The Neon Demon, un bijou de noirceur psychédélique

On ne connaît rien de son passé. Pas d’histoire, pas de psychologie. Elle n’a aucun talent, si ce n’est celui d’avoir le plus beau profil de la Côte Ouest. Partie à la conquête de Los Angeles, l’ingénue à la peau diaphane va se brûler les ailes.

Le scénario du dernier Nicolas Winding Refn ou NWR – comme YSL – tient sur un bout de papier. Radical et entêtant, The Neon Demon est un film dont on se souvient longtemps après. Il imprime la rétine de ses néons lumineux et de ses flashs, comme des coups de feu aspirant la vie. Car c’est la vielle histoire de la photographie : elle volerait l’âme des gens…

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Sommes-nous les complices de la mise en scène ?

Après une escale à Bangkok avec Only God Forgives, le cinéaste retrouve Los Angeles. Captée essentiellement de nuit comme dans Drive, la cité n’est jamais aussi bien filmée qu’à bord d’une voiture, lorsque les lumières de la ville se reflètent sur les visages. Mais reprenons le fil de l’histoire avant de s’engouffrer dans les méandres de la psyché.

Jesse, âgée de 16 ans, débarque à L.A. dans l’optique de faire du mannequinat. Alors qu’elle sort de sa Géorgie profonde, la belle blonde va rencontrer d’autres aspirantes mannequines vénéneuses. Le premier plan contient déjà tout l’enjeu du film : dans un travelling arrière, Jesse est étendue sur un canapé, le cou sanguinolent et les membres tombant.

La caméra recule et dévoile le panneau d’une mise en scène, lui-même inséré dans le cadre d’une fenêtre rappelant les dimensions du cadre de l’écran. Dans un gros plan, on voit alors un homme qui photographie cette scène. Est-elle morte ? Joue-t-elle un rôle ? Qui est ce spectateur hors-champ ? Sommes-nous les complices de cette mise en scène ?

Un univers impitoyable.

Nicolas Winding Refn décrit le monde de la mode comme un univers impitoyable. Si le sujet n’est pas nouveau, son traitement est ici radical. Le cinéaste va au bout de la satire. Superficiel autant dans le fond que dans la forme ! Mais pas superficiel au sens habituel, c’est-à-dire dépourvu d’intérêt, superficiel comme si l’image devenait la surface d’un matériau nouveau.

Le jeu des lumières, les aplats de couleurs et les effets stroboscopiques créent une atmosphère étrange, comme venue d’un autre temps. Et cette surface irréelle renvoie aux visages des personnages que Jesse croise.

Gigi (Bella Heathcote) et Sarah (Abbey Lee Kershaw, vue dans “Mad Max” l’année dernière) semblent sortir d’un film de science-fiction, tant leur beauté est trop parfaite. Ce sont les cousines éloignées de Pris dans Blade Runner, des répliquantes à la fois androïdes et bien trop humaines car animées essentiellement par la jalousie.

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La beauté, une malédiction.

La beauté est ici une malédiction. Elle rend les autres envieux et biaise les relations. Pas de place pour l’amour dans “The Neon Demon”, comme le dit si bien Rubby (excellente Jena Malone), les relations restent superficielles, il ne s’agit que de sexe et de nourriture.

Et lorsque Dean (Karl Glusman), le personnage le plus humain, tente de démontrer naïvement que le plus important n’est pas la plastique mais la personnalité, il est exclu immédiatement du champ. Car la malédiction réside dans cette incertitude perpétuelle : peut-on être certaine d’être aimée pour son intériorité lorsque l’on a un physique à se damner ?

Si les plans sont parfois lumineux et blancs immaculés, c’est pour mieux les opposer à la noirceur qui gagne petit à petit tous les recoins de l’espace. Lors de son premier shooting professionnel, Jesse est seule, sur un fond blanc. On ne perçoit plus la troisième dimension, elle n’est déjà plus elle-même, seulement une image.

Les proportions ne sont pas réelles, la mise en scène nous fait passer de l’autre côté du miroir. Ces fameux miroirs que l’on retrouve dès la première scène lorsque Jesse rencontre Rubby. Elles communiquent à travers leur reflet. Déjà mortes, loin des vivants, elles semblent errer dans un monde sans âme.

Un cinéma généreux et stimulant.

Mais le grand tour de force de Nicolas Winding Refn, c’est la manière dans il enveloppe son sujet en allant jusqu’au bout de son engagement esthétique. Et si certains lui reprochent son formalisme et lui conseillent d’exposer dans une galerie, c’est qu’ils réduisent le cinéma à une ligne droite.

Ici, la ligne est cassée, les images se répondent pour créer un nouveau langage qui ne passe plus par les dialogues. Il y a quelque chose d’animal, de primitif, comme cette panthère qui annonce un mauvais présage, et de purement sensoriel : les battements du cœur qui irriguent le sang, le mouvement des cils et un œil bleu qui nous regarde.

Et même si le film trouve une filiation avec Lynch et Argento, Nicolas Winding Refn n’en est pas moins un grand cinéaste. Il est de ceux qui explorent des confins inhabituels, qui font vivre des expériences physiques aux spectateurs. Mais surtout, il fait du cinéma, c’est-à-dire qu’il produit des images nouvelles en réunissant ses deux jambes, selon la métaphore de Serge Daney :

“Le cinéma était né dès le début sur deux jambes : une jambe absolument populaire, basique, triviale, imaginaire et une jambe cultivée, compliquée, philosophique, élitaire, et qui appelait la critique…”

Sous ses airs froids et hermétiques, le cinéma de Nicolas Winding Refn est généreux et stimulant.