The Leftovers, la fin n’est pas celle que l’on croit

The Leftovers

C’ était une matinée comme les autres à la laverie. Un petit incident de tuyauterie avait modifié la course du temps. Rien de grave. Mais ce 14 octobre, tout allait pourtant être bouleversé. The Leftovers vient de tirer sa révérence, et depuis l’épisode inaugural, la série de Damon Lindelof et Tom Perrotta n’en finit pas de nous hanter. Alors que le dernier épisode vient d’être diffusé, cette conclusion est d’autant plus belle qu’elle refuse la grandiloquence des adieux pour se recentrer sur l’essentiel : Etre là pour les autres.

The Leftovers

Mais commençons par le commencement. Sortie en juin 2014, The Leftovers était attendu comme le grand retour du scénariste de Lost. Inspiré du livre éponyme de Tom Perrotta, la première saison débute par le ravissement d’une partie de la population mondiale. Un beau matin, 2% des individus disparaissaient sans explication. Des pères, des mères, des enfants, des amis, des amoureux. Où sont-ils ? Pourquoi ont-ils disparu ?

Face à ce drame si soudain, on comprend vite que ces questions légitimes n’auront pas de réponse. Damon Lindelof le confirme, il ne donnera pas d’explication à cette disparition. Car, comme le dit le personnage central de la série, le shérif Kevin Garvey, dès le premier le premier épisode, la question à poser n’est pas « pourquoi ».

Avec ses trois saisons, The Leftovers est devenu un chef-d’œuvre. C’est peut-être même la meilleure série de ces cinq dernières années. Quelle autre fiction peut rivaliser avec des passages d’une telle intensité ? En cherchant bien, on n’avait pas ressenti autant d’émotions depuis les sanglots de Don Draper dans la saison finale de Mad Men.

Pourtant, les premiers épisodes ne laissaient pas présager un tel engouement critique et public. Immergé immédiatement dans la petite ville de Mapleton, il a fallu s’accrocher pour s’attacher aux personnages et saisir les enjeux. Mais à chaque fois que l’on sentait poindre le désintérêt, ce dernier était aussitôt balayé par un moment de grâce.

« Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé »

On a ri, on a pleuré, beaucoup, on a espéré, et on a même eu envie de prier. Car il ne faut pas se méprendre, si The Leftovers place au centre de son intrigue la croyance, ce n’est pas pour faire l’apologie d’une quelconque religion, mais plutôt pour montrer combien la foi fait partie de nos vies. Le personnage de Nora (interprété par la géniale Carrie Coon) en est l’exemple parfait. Farouchement opposée à toutes formes de religiosité, figure de Saint-Thomas qui ne croit que ce qu’il voit, elle se laisse pourtant séduire dans la 3ème saison par la promesse de retrouvailles avec sa famille disparue.

Comme les prêches de Matt, le pasteur et frère de Nora, la parole y tient une place centrale. Elle permet de raconter des histoires, de soulager les maux, de recréer du lien. Devant l’indicible et l’inexplicable, les individus cherchent des réponses que la psychologie ou la science ne peuvent pas leur donner. Et chacun à sa manière tente de raconter sa propre histoire, de créer sa mythologie. Mais la parole peut aussi être un évangile et porter la bonne (ou mauvaise) nouvelle.

“And I understood that here, in this place, they were the lucky ones. In a world full of orphans, they still had each other. And I was a ghost. I was a ghost who had no place there. And that, Kevin, is when I changed my mind.”

Finalement, nous ne saurons jamais si ce qu’on nous a raconté pendant 3 saisons est vrai, si les aventures de Kevin dans une autre dimension sont réelles. Mais qu’importe, la frontière entre le mensonge et la vérité est parfois ténue. Est-ce un leurre ou est-ce pour la bonne cause ? La 3ème saison s’ouvre-t-elle sur une frappe de drone venue du ciel ou sur une explosion provenant du sol ?

The Leftovers

A la fin, il ne reste que l’amour

Au fil des épisodes et des saisons, les personnages ont dû apprendre à faire leur deuil. Mais comment réussir lorsqu’aucun corps n’a été enterré ? Comment continuer simplement à vivre ? On pourrait voir The Leftovers comme le miroir inversé de Lost. Jack, Kate et Saywer symbolisent les 2 %, ceux qui sont partis, et qui ont trouvé un sens à leur existence sur cette île devenue leur foyer. Les autres, ceux qui sont restés, doivent tant bien que mal accepter la disparition. Mais plus que la disparition des autres, c’est surtout l’acceptation de sa propre finitude dont il est question. Et par extension, l’acceptation du mot fin pour cette fiction.

Alors depuis que The Leftovers a tiré sa révérence, on se sent un peu seul. Et maintenant ? Pourtant, la série a trouvé le ton parfaitement juste pour faire ses adieux. Au départ, cette fiction devait se terminer à la fin de la 2ème saison. Mais grâce aux nombreux éloges, une 3ème saison de 8 épisodes a été finalement programmée. Après un nouveau changement de décor et la traversée d’un océan, c’est sur les terres australiennes que Kevin et Nora se sont retrouvés.

A la fin, les histoires fantastiques, les histoires apocalyptiques et les histoires mystiques ont laissé la place à une histoire d’amour. La rencontre entre deux êtres qui n’auraient pas dû s’aimer si le cours de la vie n’avait été changé. Et pourtant, cet amour est devenu une croyance. Tellement intense et tellement puissant qu’il aura surmonté l’épreuve du temps. A la fin, les scénaristes ont fait le choix de recentrer la fiction sur l’essentiel : « Deux Pigeons s’aimaient d’amour tendre. / L’un d’eux s’ennuyant au logis / Fut assez fou pour entreprendre. / Un voyage en lointain pays. » Mais cette fois-ci, la fin n’est pas comme celle de La Fontaine. Il faut parfois partir très loin, traverser des mondes, affronter des démons pour mieux revenir. Finalement, The Leftovers est une épopée homérique et Damon Lindelof un romantique.

Évidemment, il faudrait également évoquer le final de la saison 2 d’une densité émotionnelle rarement atteinte, le cerf fantomatique, la géniale Patti, la scène d’adieu entre Nora et Matt, le passage furtif d’un étrange scientifique « lostien », et l’humour aussi qui nous donnait un peu de répit avant de sortir les mouchoirs. Souhaitons maintenant à Damon Lindelof de pouvoir continuer d’explorer les thèmes de la famille, du deuil, de l’amour et de la religion avec la même singularité. Ce n’est pas la fin, juste le début !