Split, le retour en force de Shyamalan

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Une jeune fille regarde dans le vide derrière une vitre. Déjà ailleurs, coupée du reste de la communauté, on comprend immédiatement qu’elle est singulière. Ses grands yeux comme des billes sombres envahiront l’écran quelques minutes plus tard dans un superbe et inquiétant regard caméra. Split, le nouveau film de Shyamalan débute dans un habitacle confiné, qui n’est pas sans rappeler l’ouverture d’Incassable, juste avant le drame.

Ce drame, cet événement révélateur est ici le kidnapping de trois adolescentes par un homme. Silencieux et méticuleux dans les premiers instants, Kevin est en fait un être aux multiples personnalités. 23 pour être exactes se disputent son esprit et son corps. Géniale idée d’économie que de faire jouer à un seul acteur une pléiade de personnages. Mais c’est surtout une manière encore plus radicale pour le cinéaste américain de confronter l’individu au collectif.

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Interpréter les signes.

Lorsque Le Village était sorti sur les écrans, beaucoup avaient reproché à Shyamalan de négliger son scénario au profit d’un énième twist racoleur. Mais le plus intéressant n’est pas tant le dénouement que le cheminent parcouru pour parvenir à comprendre le sens caché de images projetées. Tout au long de ses différents films, le cinéaste essaime des signes que le spectateur est amené à interpréter. Dans Split, des fleurs dans un vase, des peluches sur une étagère, une assiette sur une table basse… Autant d’indices qui donnent des clefs de compréhension prouvant que le cinéaste ne laisse rien au hasard.

Mais c’est surtout les déplacements de Kevin par rapport à ces objets qui permettent de comprendre à quel moment s’opèrent ses changements de personnalités. Suivi par une psychiatre, cette dernière parvient à interpréter certains gestes et certaines attitudes de Kevin. Elle déduit du langage corporel de Kevin qu’une personnalité est en train de prendre le dessus sur les 22 autres. Mais en utilisant seulement le prisme de l’interprétation psychologique, et en réduisant ces signes à des symptômes et des tocs, elle ne parvient pas à anticiper la naissance d’une nouvelle personnalité terrifiante.

La seule qui réussit à établir un dialogue d’égal à égal avec Kevin est finalement Casey, l’adolescente solitaire. Elle accepte ce qu’il est vraiment : un être au 23 personnalités, dont le corps et la physiologie changent, validant ainsi la part irrationnelle du film.

Les frontières de l’imaginaire.

Fin connaisseur d’Hitchcock, Shyamalan sait la puissance du hors champs et son pouvoir invisible. L’opposition entre ce que l’on voit et ce que l’on devine permet de jouer avec l’imaginaire du spectateur. Mais le scénario et la mise en scène évoluent constamment en faisant apparaître de nouvelles oppositions. Les personnalités multiples de Kevin traduisent un conflit intérieur.

« You know what the scariest thing is ? To not know your place in this world  »

Dans une même scène et en quelques secondes, l’excellent James McAvoy adopte tour à tour les tics de langage de Barry, un styliste enjoué amoureux des beaux cachemires, et la posture de Dennis, un homme maniaque et dominateur. Le personnage de Casey est aussi construit sur une opposition avec les deux autres adolescentes. La mise en scène l’isole dans le cadrage dès les premières minutes du film, jusque dans la voiture. Elle est à nouveau isolée dans le plan lorsqu’elle se réveille après l’enlèvement. Si Split établit des frontières symboliques entre les personnages, ces lignes sont aussi réelles.

Que se cache-t-il derrière ces portes, derrière ces murs de plâtre ? Qui est cette voix féminine et cette silhouette évoquant immédiatement la mère de Norman Bates ? Est-ce la possibilité d’un échappatoire ou le refoulement des traumatismes intimes et cinématographiques ?

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Réflexion sur la mythologie du héros.

Après la vision de Split, on pense immédiatement à 6ème Sens et à Incassable. Le film s’inscrit ouvertement dans la lignée du deuxième, tout en proposant une nouvelle variation sur la mythologie du héros. Dans Incassable, David Dunn n’avait pas conscience de ses pouvoirs. C’était en s’ouvrant aux autres et en faisant l’expérience de l’altérité qu’il acceptait d’endosser un nouveau rôle pour se métamorphoser en héros. Dans Split, il est aussi question de métamorphose et d’acceptation d’une nouvelle identité.

Mais à l’inverse de Superman qui devient un super-héros lorsqu’il porte une cape et des collants, ici c’est à travers l’effeuillage que les pouvoirs sont révélés. Casey et Kevin ont ceci de commun qu’ils doivent se délester de leurs vêtements – marque et masque social – pour devenir quelqu’un et évoluer. Au plus près de la peau, des corps, des cicatrices, des marques et donc des signes, Split est une réflexion sur l’acceptation de soi. Qu’il s’agisse de la Belle ou de la Bête, le traumatisme ne peut pas être effacé, mais tous les deux ont une nouvelle partition à jouer. Après avoir été meurtri et blessé, est-ce la justice ou la vengeance qui triomphera ?

Une chose est certaine, nos deux protagonistes ont trouver la réponse à la fameuse phrase d’Elijah dans Incassable : « You know what the scariest thing is ? To not know your place in this world  ».