Quand Jim Jarmusch rencontre Wes Anderson (et inversement)

Un vampire diaphane dans les rues désertes d’un monde qui s’écroule, un concierge romantique dans les couloirs d’un hôtel aux portes du tumulte, deux visages, deux dandys résistants face à la médiocrité, la petitesse des hommes et la sauvagerie d’une civilisation qui se perd dans le capitalisme pour le premier et dans le fascisme pour le second.

Adam est l’incarnation de Jim Jarmusch au milieu de ses vinyles noctambules et Gustave le double de Wes Anderson dans son complet anthracite aux détails colorés.
Issus d’univers artistiques pourtant bien différents, les deux réalisateurs américains se rejoignent avec la sortie de leur film respectif pour porter un regard critique sur notre monde moderne.

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Savoir-être ou mourir

Dans Only Lovers Left Alive, Adam est révolté face aux comportements consuméristes « des zombies », pour parler des humains aliénés par leur besoin de posséder encore et toujours plus. Il ne se reconnaît pas dans ce monde où l’art est rangé derrière la publicité et la communication. Les images d’un temps révolu sont placardées sur ses murs comme autant de reliques qui alimentent un spleen toujours plus grand. Eve, l’amour de sa longue vie vient le sortir de cette torpeur pour lui rappeler les temps sombres de l’histoire de l’humanité. L’Inquisition, le Moyen-Age, les Guerres de 100 ans… autant de tristes périodes pour ne pas regretter les époques passées. Ici Jarmusch ne semble pas dire qu’autrefois c’était mieux, mais que maintenant n’est certainement pas l’Idéal que les magazines veulent bien nous vendre.

Quelques dizaines d’années plus tôt, dans The Grand Budapest Hotel, la vieille Europe est en pleine métamorphose. Attaqué par le nationalisme et la montée de la violence, Gustave tente de conserver son intégrité face à cette lente descente aux enfers. Dans un moment d’égarement, il s’en prend à son fidèle ami Zéro Mustafa en réduisant sa personne à un simple immigré. Le jeune Zéro lui raconte alors la raison de son exil, la tragédie de sa famille et l’espoir enfin retrouvé dans ce pays imaginaire. Devant cet aveu bouleversant, Gustave ne peut que regretter ses propos. Il défendra jusqu’au bout Zéro, malgré ce qui lui en coûtera. Anderson met pour la première fois sa fantaisie au service d’un propos politique et historique.

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Lord Byron et Stefan Sweig

A ces deux personnages emblématiques viennent se sur-imprimer géométriquement les images de deux romantiques bousculés par les affres de leurs époques respectives. Lord Byron ne cesse de hanter Adam et Stefan Sweig a inspiré ouvertement Wes Anderson tant dans le fond que dans cette forme théâtrale d’emboîtement du récit. Il plane alors au-dessus de ces deux films la figure du dandy, son goût absolu pour l’esthétique et son dégoût pour le médiocre.

La beauté se trouve dans chaque instant : au clair de lune à Tanger lorsque deux corps s’enlacent sous le regard des vampires, dans les immeubles somnolents de Detroit, dans les ruelles enneigées de Zubrowska, sur le visage imparfait d’Agatha l’amoureuse de Zéro, dans le corps énigmatique de Tilda Swinton (présente dans les deux films) et dans le goût porté par les deux cinéastes pour les détails, les couleurs et le cadre.

À la caméra tourbillonnante de Jarmusch s’opposent les plans fixes de Anderson. Chez le premier, les couleurs chaudes et mordorées répondent au teint pâle et laiteux des vampires. Alors que chez Anderson, les camaïeux de gris se révèlent au contact des lignes rouges, orangées, violettes et bleutées.

La fin d’un monde

Fruit de deux imaginaires différents, Adam et Gustave auraient pu être amis dans une autre vie cinématographique. L’un accueillant l’autre dans son fastueux hôtel, ils auraient dîné à la nuit tombée et ensemble partagé leur mélancolie. Il n’est évidemment pas rare de trouver des correspondances entre les films, la littérature et la musique.

« Un peuple qui a donné au monde le livre le plus sacré et le plus précieux de tous les temps n’a pas besoin de se défendre quand on le décrète inférieur et n’a pas besoin de se vanter de tout ce qu’il a produit inlassablement dans tous les domaines de l’art, de la science, des actes de la pensée : tout cela est inscrit, on ne peut l’effacer de l’histoire de ce pays dans lequel nous étions chez nous. » S. Zweig

Mais dans ces deux tableaux romantiques à l’orée d’un monde en pleine mutation, il est important de noter que ce sont deux réalisateurs américains qui nous parlent au même moment par des voies différentes de l’importance de l’art et du savoir face à l’obscurantisme et l’apologie de l’idéologie primaire « je consomme donc je suis ». Après des œuvres plus confidentielles, Jarmusch et Anderson s’emparent tous deux de sujets plus universels, voire politiques.

Le parti pris et la radicalité ne sont peut-être plus là où on les imaginait. Exit les grandes fresques historiques, les messages sont maintenant cachés derrière des tableaux, des portes dérobées ou des coursives. Parce que la vérité n’est pas à mettre entre toutes les mains et qu’il y a aussi un prix à payer : superficialité et badinage chez Wes Anderson, breuvage euphorique chez Jim Jarmusch car il faut et faudra toujours une échappatoire, que l’on soit simple mortel diurne ou immortel nocturne.