Mad Men, ma déclaration

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Cette fois-ci, c’est bel et bien terminé. Don ne reviendra pas. Chaque année, le même rituel s’opérait : recherches d’informations sur la date de sortie du premier épisode de la nouvelle saison, visionnage de teasers, mots clefs « googolisés » à l’affût d’un scoop et spéculations farfelues sur l’avenir de Don.

L’attente semblait longue et pourtant lorsque l’épisode était enfin disponible, le trac prenait le pas sur l’impatience. Les retrouvailles étaient empruntes de timidité et d’angoisse. Allait-il être le même ? Céderait-il à l’appel des sirènes de l’audimat ? Et moi, serais-je capable de le comprendre et de l’aimer encore dans sa singularité ? Pourrais-je être déçue, même une fois ?

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Le livre de Damien Leblanc, Les révolutions de Mad Men qui vient de sortir aux éditions Playlist Society, est l’occasion de se remémorer l’importance de cette série. Et il faut dire qu’en huit ans de relation sur petit écran, je n’ai jamais été déçue. Toujours la série Mad Men a cultivé inlassablement son goût du détail, sa réflexivité sur l’image, son imbrication des temporalités historiques et sa mélancolie sur l’écoulement du temps.

Il faut d’ailleurs rappeler que Matthew Weiner avait réussi l’exploit d’attirer les universitaires du monde entier pour étudier ce phénomène télévisuel, donnant toutes ses lettres de noblesses au petit écran. Il a ainsi ouvert la voie à une nouvelle génération de scénaristes, et à une nouvelle ère fictionnelle.

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Certains résument Mad Men à une série où l’on boit et fume beaucoup. Comme le rappelle très bien Damien Leblanc, Don est un produit de son époque et de son statut social : fumeur, buveur et séducteur. Sa femme Betty au début de la série est une femme des années 50, taille haute dessinée et cheveux blonds à la Grace Kelly. Elle représente une certaine esthétique qui s’opposera aux autres conquêtes de Don au gré des épisodes et des saisons, et qui fait l’intérêt de Mad Men : représenter différents styles de vies dans un même épisode pour dire la complexité des personnages et de leur époque.

Les révolutions de Mad Men est d’ailleurs particulièrement intéressant lorsque Damien Leblanc évoque la scène finale de la série. Cette fameuse pub coca-cola et le sourire énigmatique de Don traduisent l’ambiguïté de Mad Men quant aux possibles interprétations. Est-il enfin délivré de la société de consommation ?

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Les nombreux personnages qui traversent cette série gravitent autour de Don. Il est le centre de ce monde mais ne cesse de le fuir. S’il avait la possibilité de devenir invisible, il abuserait de ce pouvoir dans nombre de circonstances. Il est caractériel, infidèle, égoïste parfois, manipulateur souvent, calculateur aussi. Il est haïssable lorsqu’il devient injuste envers autrui – je pense à Peggy. Mais jamais, il n’est méprisable, jamais il ne tombe dans le cynisme et la vulgarité.

En huit ans, il a fallu apprendre à le connaître, à accepter ses erreurs et ses faiblesses. Huit années avec quelqu’un, c’est beaucoup et peu à la fois. C’est beaucoup car vous l’avez vu changer ; il a accepté ses erreurs et il a fait la paix avec son passé. Mais c’est peu car vous n’avez pas senti le temps s’écouler à ses côtés. Il a réussi à vous surprendre à chaque rendez-vous : vous le pensiez fort, il était vulnérable ; vous le trouviez individualiste, il était un ami dévoué ; vous l’imaginiez bourreau des cœurs, il était d’une mélancolie à vous tirer les larmes.

mad men 2 Devant la lenteur du récit et la froideur apparente, beaucoup n’ont pas vu les drames qui se jouaient. En parcourant Les révolutions de Mad Men, on s’aperçoit combien la série porte un regard sur le passé loin de l’image cool et rock&roll des années 60. Il s’agit surtout pour Matthew Weiner d’analyser notre manière de raconter l’Histoire. La fiction traite les évènements (mort de Kennedy et de Marylin Monroe) en jouant sur nos attentes et sur nos représentations du réel. Aucune autre série n’a mieux évoqué le statut de l’image face à la réalité. Aucune autre série n’a autant donné à penser le temps qui passe et l’écoulement de la vie qui reprend toujours ses droits. Et puis, il y a la place des femmes, des minorités et l’évolution des mœurs dans cette Amérique en mouvement. Peggy est l’une des plus belles héroïnes de ces 10 dernières années, écrivant son parcours coûte que coûte, malgré les remarques sexistes, les amours décevantes et les désillusions.

 – “Je ne comprends pas… tu n’as rien à me dire ? Rien à me demander ? Dick… je te croyais mort et tu es là, devant moi !

 Ce n’est pas moi.

– Tu ne peux même pas dire mon nom ?

– Adam, ce n’est pas moi.

– […] Je ne comprends pas pourquoi tu réagis comme ça. Quand j’étais petit, je n’arrêtais pas d’imaginer ce moment et nous y voilà… je ne comprends pas, je suis ta famille. Je veux juste faire partie de ta vie.

– Adam, cela  n’arrivera pas. Je vais franchir cette porte, et ce sera tout. Je ne te paie pas ton déjeuner, car ceci n’a jamais eu lieu.

Lorsque Mad Men a tiré sa révérence, c’est avec le cœur lourd qu’il a fallu dire au revoir. Le lien tissé avec une série peut parfois conférer à l’intime, sans penser qu’elle allait autant vous manquer. Les six derniers épisodes étaient bouleversants de beauté : Don a accepté celui qu’il est en se délestant de ses atours superficiels, Peggy est celle qu’elle a toujours rêvé d’être, amoureuse et indépendante, Roger coule des jours heureux avec la même désinvolture qu’au premier jour, la sulfureuse Joan n’accepte plus d’être réduite à sa plastique, et Pete se pardonne et se donne une deuxième chance. Bien plus qu’une chute, Mad Men est finalement une longue renaissance.

Les révolutions de Mad Men, de Damien Leblanc aux éditions Playlist Society.

photos : Aurélie Alex, Lionel Bonnaz