Knight of Cups, le visage d’une Amérique malade

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Le film débute par un conte :

“Il était une fois un jeune prince que son père, le souverain du royaume d’Orient, avait envoyé en Égypte afin qu’il y trouve une perle. Lorsque le prince arriva, le peuple lui offrit une coupe pour étancher sa soif. En buvant, le prince oublia qu’il était fils de roi, il oublia sa quête et il sombra dans un profond sommeil…”

La voix qui scande cette fable est celle du père de Rick (Christian Bale), annonçant dès les premières images la fin du temps de l’innocence pour sombrer dans la vanité du monde. Rick est devenu scénariste sur les collines hollywoodiennes et il ne sait quel chemin prendre pour donner un sens à l’existence.

Terrence Malick a quitté les grands espaces à la nature abondante et généreuse, il a laissé les voix indiennes du Nouveau Monde et les murmures aborigènes de La ligne Rouge pour parcourir les avenues et les ruelles de Los Angeles.

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Los Angeles comme jamais vous ne l’avez vu

Il faut dans un premier temps et avant de parler formellement du film, dire combien le cinéaste montre cette ville des anges comme rarement au cinéma : à la fois tentaculaire, minérale, fourmillant de voitures et dans un même temps abandonnée, et déshumanisée.

Rarement les plages de Venice Beach ont semblé si hostiles, et ceux qui reprochent à Malick de faire de l’imagerie pour parfumeur à la place de faire des images n’ont pas vu toute la désolation et la décrépitude de ce monde.

Rick déambule dans une Amérique malade où la nature boite, derrière des vitres, au milieu du ciment et du béton. Les décors d’Hollywood renvoient aux visages interchangeables de tous ces corps féminins qui traversent le film comme des éclairs. Il croise Antonio Banderas faisant des claquettes et draguant tout ce qui bouge. Et c’est toujours la grande intelligence de Malick, que de prendre des stars planétaires pour leur demander de jouer à l’inverse de ce que produit l’industrie des studios. Ici pas de transformation physique, ou de grandes tirades, ils sont un peu les caricatures d’eux-mêmes, devenus des stéréotypes dans un monde factice.

Entre les hôtels et les piscines, le mauvais goût des reproductions de Las Vegas et les intérieurs clinquants où se font photographier des naïades en mal de célébrité, le questionnement de Rick se heurte sans cesse à un paradis perdu où plus rien n’a de saveur.

 

Un film tout en profondeur

Malick continue son travail sur la perception et sur la question de l’être comme présence. Le metteur en scène est ici plus radical avec une quasi absence de narration et il est difficile de ne pas être impressionné par ce flot d’images.

La narration décentrée et la musique ajoutées à ces mouvements de caméra produisent une sorte de fusion, où Malick prendrait le visage non pas d’un ensorceleur mais plutôt d’un oracle. Et à travers lui, les voix questionnent le présent et le souvenir qu’il contient : “Je me souviens” dit Rick en évoquant la disparition de son frère.

Le cinéaste essaie inlassablement de filmer l’infilmable – comme Virginia Woolf qui refusait de raconter une histoire pour préférer explorer la psyché de l’âme et les circonvolutions de la conscience – c’est à dire l’intériorité de l’être.

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Récit d’une Amérique malade

Certains vont trouver le film vaniteux, une sorte de “Dolce Vita” orgueilleuse, mais ce serait confondre le sujet avec les propos du cinéaste.

La plage où se retrouve Rick n’est pas celle de Marcello Mastroianni, la jeune fille a disparu et le prince est aveuglé. Cette nature autrefois si accueillante est devenue désertique.

Christian Bale était déjà présent dans Le Nouveau Monde, il y interprétait John Rolfe, un colon anglais qui épousa Pocahontas. Aujourd’hui, les tribus indiennes sont dans les films de Disney, et cette terre idéalisée est devenue une Amérique malade.

L’un des plus beau moment du film, c’est lorsque la caméra parcourt une avenue de Los Angeles et frôle les visages des sans-abris et des laissés-pour-compte pour s’arrêter sur un corps assis. Ce corps pourrait être celui de Rick, qui se souvient que la légende raconte : “dans ce pays tout est possible, vous pouvez réussir avec rien”. Dans Knights of Cups, Malick dévoile une autre réalité.