Eden, le portrait délicat d’une jeunesse qui ne sait pas grandir

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Un paradis perdu et peut-être simplement fantasmé où la jeunesse serait éternelle : voici le dernier film de Mia Hansen-Løve qui n’est certainement pas le biopic des Daft Punk, ni le récit de la French Touch et encore moins un film sur la musique.

L’histoire de son frère tant aimé

Le seul et beau projet de la cinéaste est de raconter l’histoire de son frère tant aimé. Sven Hansen-Løve, à l’écran Paul, a connu l’explosion de la musique électronique dans les années 90, le succès et les fêtes avec ses amis. Un événement terrible viendra troubler cette joyeuse bande et le retour à la réalité sera d’autant plus difficile que cette ascension était idyllique.

Les deux précédents films de Mia Hansen-Løve (Le père de mes enfants et Un amour de jeunesse) racontaient déjà une histoire de deuil et de passage à l’âge adulte à travers la perte brutale d’un père dans le premier et celle d’un amour dans le second.

Toujours imaginés en deux parties, ses films se déploient entre ascension et déclin pour aboutir à un épilogue enfin apaisé. Triptyque sur la mort, l’amour et la jeunesse, “Eden” se regarde à l’horizon de ce mouvement en trois temps mais laisse pourtant exploser une vitalité qui n’était pas aussi présente dans les deux autres films.

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Le musicien glisse vers la tristesse

“Ça tape !”. Les Daft Punk viennent de lancer leur bombe musicale dans une fête costumée. Débute alors une nouvelle aire éclatante et bruyante où tout semble possible. Paul côtoie les acteurs de la scène artistique qu’il admire, il se produit sur la scène du PS1 au Moma, les soirées Cheers rencontrent un public de plus en plus large.

Parenthèse enchantée où le jeune homme importe avec d’autres la House Garage dans les soirées parisiennes : La Funk et le Disco, les danseurs et les ballons d’hélium, la coke et les jolies filles. Tout s’enchaîne très vite.

Pourtant, les années vont s’écouler, le fil va se dérouler sans que Paul ne s’aperçoive réellement des changements autour de lui. Les amours se succèdent, les soirées Cheers sont de moins en moins prisées, l’argent se dissipe et le musicien glisse doucement vers l’impasse et la tristesse. C’est à travers de petits détails narratifs successifs que la cinéaste entame cette longue descente : les mêmes gestes dans le même appartement année après année, un set à Marrakech sous la pluie, une piste de danse presque vide.

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Quelque part entre euphorie et mélancolie

La foule et la solitude des êtres au milieu du groupe, la mélancolie et la facilité de se laisser porter ; le film aborde ces sujets à l’écran à travers une efficacité dans chaque plan. Mia Hansen-Løve montre combien la musique électronique rassemble les gens tout en les berçant dans une douce solitude.

Chacun oscille et sautille dans sa bulle, les trajectoires se croisent mais les interactions sont difficiles et compliquées.

La cinéaste isole les visages des protagonistes dans le cadre, la caméra portée devient de plus en plus stable et parallèlement, l’industrie du disque prend l’ascendant sur l’artisanat et le bricolage. Il y aura des rendez-vous manqués et des regrets. Mais l’histoire de Paul (Sven), sous le regard bienveillant de Mia, aboutit à une renaissance.

Le refus de passer à l’âge adulte

On ne peut qu’admirer la singularité des choix de mise en scène et le refus d’exubérance et de surenchère. Il faut noter l’importance des seconds rôles (Pauline Étienne, le toujours excellent Vincent Macaigne, Vincent Lacoste et Arnaud Azoulay en Daft Punk et le ténébreux Roman Kolinka) qui n’en sont pas vraiment tant ils ont de l’importance dans le parcours de Paul et dans la construction du récit.

Dix années s’écoulent et pourtant le visage de Paul ne semble pas changer. Le choix assumé de ne pas faire vieillir par des artifices, l’acteur montre son refus de passer à l’âge adulte et l’idéalisation de la jeunesse. Comme d’autres, il n’aura pas la carrière flamboyante des Daft Punk. Par manque de talent ou de volonté ? Il s’est peut-être simplement laissé bercer par une trop belle illusion, pensant que la boucle musicale tournerait à l’infini.

Au terme du film, comme dans Un amour de jeunesse, c’est d’abord par un objet que l’on perçoit le début d’un renouveau : ici un dessin qu’on efface, avant un chapeau qui s’envole. Jusqu’alors toujours entouré, Paul se retrouve enfin seul pour la première fois dans une scène : Il efface le visage de son ami et commence enfin une nouvelle vie.

Délicat et juste, Eden n’est pas le film d’une génération mais le portrait intime d’une jeunesse qui ne sait pas comment faire pour avancer.